Suffit-il d’avoir du temps pour écrire ?

Depuis un moment, je me pose des questions du type : comment trouver le temps d’écrire ? Comment mettre l’écriture en priorité ? Comment trouver un équilibre entre travail et écriture ? écriture et vie sociale ? activité et repos ?

Je suis obsédée par la recherche d’équilibre. Avant que l’écriture ne revienne au centre de mes préoccupations, il y a cinq ans de cela, je cherchais déjà une forme d’équilibre, persuadée que c’était là que se trouvait la clé de l’épanouissement.

Parce que, comme tout le monde, j’ai expérimenté le déséquilibre : le surplus de travail (même passionné) qui t’amène au bord de l’épuisement, et quand ce n’est pas le travail, c’est le fait de partir tous les week-ends, de voir plein de gens tout le temps… et d’avoir la terrible impression d’être un ballon qui ricoche d’un côté à l’autre, sans aucune conscience de ce qu’il fait. L’impression que sa vie est guidée par des éléments extérieurs et non par ses propres choix.

Et puis, quand on remet sa conscience au centre, et qu’on exprime ses besoins, ses envies, sa motivation profonde, se pose une autre question… celle de la réalisation. De la mise en pratique.

Très bien, tu veux écrire, vas-y !

Et là, le cerveau se débrouille pour nous trouver tout un tas d’excuses, avec, en tête de liste : Oui, mais j’ai pas le teeeeemps !

Suffit-il d’avoir du temps pour écrire ?

Une condition nécessaire…

J’ai souvent pensé que l’obstacle principal à l’écriture, c’était le temps.

Le fameux : Quand j’aurai le temps, je ferai…

J’ai d’ailleurs été confortée dans cette croyance quand j’ai écrit mon premier roman, puisque je l’ai écrit durant une période de chômage, donc une période où j’avais du temps. Beaucoup de temps.

Ensuite, pour la réécriture, je n’ai pu réellement avancer que dans des périodes où je m’y suis consacrée entièrement. Plusieurs semaines, voire plusieurs mois d’affilée. Ça marchait parce que j’étais étudiante, et que j’ai eu un semestre entier consacré à la création.

J’ai donc développé une nouvelle croyance : pour écrire, j’ai besoin de m’y consacrer entièrement. À temps plein.

Or, je ne peux raisonnablement pas compter que sur des périodes vides pour écrire… sinon je n’écrirai pas grand-chose.

L’année dernière, j’ai commencé un nouveau travail à temps partiel, et je me suis dit :

« Parfait ! Voilà qui me laisse du temps pour écrire à côté. »

Un an plus tard, je ne peux m’empêcher de faire le bilan. Certes, j’ai soumis mon premier roman à des maisons d’édition, j’ai commencé un nouveau roman et j’ai écrit pour le collectif Murmurationmais je n’ai pas écrit tant que ça.

Du moins, je ne peux pas dire que l’écriture a été ma priorité durant cette année, ce qui me chagrine, puisque j’ai gardé cet emploi à temps partiel exprès pour pouvoir écrire.

Souvent, voilà ce qu’il se passait lors des journées où je ne travaillais pas et qui, par défaut, étaient dédiées à l’écriture : je tournais longtemps autour du pot sans m’y mettre vraiment (tout en culpabilisant), et finalement, à la fin de la journée, j’écrivais un peu, et me disais : « C’est bon, tu as rempli ton contrat, tu as écrit. »

Mais ce mode de fonctionnement n’était pas très satisfaisant. J’avais l’impression de faire des pas de fourmis là où j’aurais voulu faire des pas de géant, et l’argument « Oui, mais c’est déjà bien » me laissait un goût amer au fond de la gorge, un goût rance de culpabilité. Une petite voix me disait : Tu n’honores pas le temps dont tu disposes.

(Pour être exacte, ça ne s’est pas tout le temps passé ainsi, fort heureusement, mais suffisamment de fois pour que je sois interpelée)

… mais non suffisante

J’ai été forcée de constater que le temps était une condition nécessaire mais non suffisante pour écrire (j’ai l’impression de revivre mes cours de maths du lycée, argh).

Après moult réflexions, je dirais qu’il y a 3 conditions préalables et indissociables pour écrire :

  1. Savoir pourquoi on écrit : de manière générale, mais aussi pourquoi on écrit ce projet-là en particulier… c’est notre moteur, ce qui nous fait avancer même dans le creux de la vague.
  2. Avoir du temps (et de la disponibilité mentale) pour le faire : oui, quand même, on ne va pas nier que c’est utile…
  3. Se construire un « système » pour se mettre en écriture : un système qui tient compte de ses contraintes réelles (notamment de temps) et de son équilibre personnel. Un système réaliste et réalisable, qui soutient notre désir d’écrire dans la durée.

J’ai les deux premiers… il me manque le troisième.

Construire le système qui va porter son écriture

Quand j’ai écrit mon premier roman, sans m’en rendre compte je m’étais construit un système, qui était : « J’écris 1000 mots par jour (sauf le week-end). »

Cela me permettait, une fois l’objectif atteint, d’avoir cette sensation d’accomplissement qui, autrement, peut être difficile à ressentir sur un projet aussi long…

Cela m’a évité de ressentir de la culpabilité lors des journées où je n’étais pas satisfaite de ce que j’écrivais.

Cela m’a aussi permis de passer à autre chose une fois l’objectif rempli. De garder un certain équilibre. De me préserver. Et c’est important de se préserver, de prendre soin de soi, on ne le dit jamais assez.

Un système évolutif

Ce système a tellement bien fonctionné pour moi que j’en suis arrivée à penser que c’était le seul qui me convenait.

C’est là mon erreur. Un système peut être évolutif. Il a même tout intérêt à l’être, parce que la vie est faite de fluctuations, de changements… et qu’on est perméable à tout ça.

Au lieu de rêver d’une situation qui collerait à mon ancien système (Aaah, si seulement j’avais 8 mois de chômage pour écrire mon roman !)…

… ou d’avoir un système à la fois trop lâche et trop imprécis qui ne me porte plus (J’écris les jours où je ne travaille pas)…

… autant construire le système qui correspond à ma situation actuelle et à la personne que je suis aujourd’hui !

Quitte à remettre en cause quelques idées reçues que j’ai sur moi-même.

Savoir se remettre en cause

Notamment l’idée que je ne peux écrire QUE si je m’y consacre à temps plein.

Mais aussi l’idée, très tenace, que je ne suis pas du matin, et qu’il me serait impossible d’écrire avant d’aller travailler.

Je tiens à apporter une précision : il est vrai que je ne suis pas du matin.

Le matin, j’ai énormément de mal à me réveiller et, qui plus est, à me lever. Je suis de ceux qui se rendorment après leur réveil et qui sursautent, vingt minutes après, pour se lever en catastrophe et speeder pour ne pas être en retard.

Autant dire que dans ces conditions, cela me semblait tout bonnement impossible d’écrire le matin.

Jusqu’à ce que je lise Libérez votre créativité de Julia Cameron, et que je décide d’expérimenter ce qu’elle appelle « les 3 pages du matin* ».

* Petit aparté sur les 3 pages du matin : Julia Cameron conseille à tous les créateurs (pas seulement les écrivains) d’écrire 3 pages dès le réveil pour décharger leur mental, écrire tout ce qui leur passe par la tête, y compris ce qui leur paraît insignifiant, et de ne pas se relire, ou du moins pas tout de suite. Elle prédit qu’à terme, cela soutiendra leur créativité.

Je le précise d’emblée : j’étais très sceptique au départ.

Direct, je me suis dit que ce n’était pas fait pour moi. Déjà, parce que je ne suis pas du matin, et ensuite, parce que j’avais peur de m’enfermer dans des pensées négatives, puisque je ne voyais pas comment je pouvais avoir des pensées positives le matin. Et que ma maigre expérience du journaling m’avait donnée l’impression de ressasser inutilement des plaintes.

Et puis, à force de lire ce livre, je me suis dit : « Allez ma grande, tu peux au moins essayer. Tu mourras moins bête. »

C’était plus par orgueil que par conviction !

Expérimenter

Le premier jour, ça a été une souffrance de m’extraire du lit et de me mettre à la table de la cuisine pour écrire 3 pages tout en buvant mon café. Mais in fine, j’étais contente de l’avoir fait.

Le deuxième jour, j’ai trainé un quart d’heure au lit avant de me lever, et ensuite je n’avais plus le temps pour écrire les 3 pages. Damn it ! Mes vieux démons revenaient.

Le troisième jour, je me suis dit qu’après tout, rien ne disait qu’il fallait écrire à la table : je pouvais écrire les 3 pages tout en restant dans mon lit… ce serait moins violent pour moi ! Et tant pis si c’était illisible, le but n’était pas de pouvoir se relire.

Comme ce que j’écrivais n’avait pas d’importance, j’avais aussi décidé d’utiliser les feuilles d’un vieux carnet dont les pages se décollaient. Une façon de ne pas se mettre la pression (et d’avoir des « petites » pages !).

À partir de ce moment-là, j’ai tenu le fait d’écrire les pages du matin dans mon lit, et je me suis vite aperçue des bénéfices, dont le premier d’entre tous :

Écrire m’aidait à me réveiller !

(en m’empêchant physiquement de me rendormir ; oui, c’est aussi bête que ça)

Certes, le réveil était toujours aussi douloureux, et écrire les premiers mots avec les paupières encore collées s’avérait difficile, mais, immanquablement, à la fin des 3 pages, mon cerveau s’était mis en marche, et je me levais sans difficulté.

C’était même surprenant de constater que cela se produisait à chaque fois. Même les matins où j’étais au bout de ma vie.

Rien que pour cette raison, c’était décidé : je continuerai d’écrire les pages du matin… elles solutionnaient un problème de longue date, qui, disons-le, me pourrissait un peu la vie.

En plus de ça, je n’ai pas tardé à constater les autres bénéfices : écrire mes pensées m’aidait à mûrir des décisions, à digérer certaines émotions… et à mon avis, ce n’est pas un hasard si l’idée de mon nouveau roman a germé à peine 2 semaines après avoir commencé cette pratique.

Ainsi, j’ai commencé à remettre en cause l’idée qu’il m’était impossible d’écrire le matin.

Si j’arrivais à écrire mes pensées, pourquoi pas de la fiction ?

L’avantage indéniable d’écrire le matin — en cela, je jalousais les « gens du matin » — c’est qu’on commence sa journée avec un sentiment de satisfaction incroyable.

On peut partir travailler « l’esprit tranquille », content d’avoir mis l’écriture en priorité (du moins, je me l’imagine ainsi — peut-être vais-je déchanter !).

Cette idée croise une autre de mes convictions, qui est :

Pour avancer dans un projet long, il faut y penser tous les jours

C’était la difficulté que je rencontrais ces derniers mois : comme je ne consacrais à l’écriture qu’un jour par-ci par-là, je me déconnectais de mon histoire, et c’était à chaque fois difficile de m’y remettre.

Ancrer une nouvelle habitude

Pour ancrer une nouvelle habitude, il est conseillé de se simplifier la vie : inutile de partir dans de grandes résolutions impossibles à tenir, il faut partir du plus petit pas possible, et comme dit le dicton, les petits ruisseaux font les grandes rivières.

Exactement comme quand j’ai décidé d’écrire les pages du matin dans mon lit, en laissant tout mon matériel sur la table de nuit. Je me suis simplifié la vie.

Si je m’étais entêtée à vouloir écrire à la table de la cuisine, je n’aurais sûrement pas réussi à ancrer cette nouvelle habitude dans mon quotidien… parce qu’il y aurait eu trop d’obstacles à la réalisation (oui, le matin, tout est obstacle).

Une autre façon de se simplifier la vie, c’est d’adosser une nouvelle habitude à une ancienne.

Par exemple : puisque j’écris déjà les pages du matin dans mon lit, je peux m’appuyer sur cette habitude pour ancrer la nouvelle, qui serait de consacrer du temps à mon roman juste après avoir écrit les pages du matin. Commençons par ¼ d’heure. Et si ça marche, pourquoi pas plus longtemps ?

Les pages du matin deviendraient l’antichambre de l’écriture de fiction. Mon tour d’échauffement, celui qui réveille mon cerveau — et me réveille tout court.

Avec ce principe, je bouscule une autre de mes croyances qui est :

Pour écrire, j’ai besoin d’avoir une longue plage horaire devant moi.

Alors que, par ailleurs, en atelier d’écriture, j’arrive très bien à écrire sous forme de sprint… et que, quand j’ai beaucoup de temps devant moi, le résultat est souvent que je procrastine…

Vous voyez où je veux en venir ?

Chacun de nous a construit son système d’écriture à partir d’une multitude de petites croyances sur lui-même : je ne suis pas du matin, j’ai besoin de beaucoup de temps pour écrire, je ne sais pas écrire dans le désordre, je ne sais écrire qu’à la main/ordinateur…

Quand on sent que notre système d’écriture ne fonctionne plus, cela vaut le coup de s’arrêter sur cette multitude de petites croyances et de les interroger. Je ne dis pas qu’il faut toutes les balayer ! Par exemple, dans toutes celles-là, je reste convaincue qu’il vaut mieux penser à son projet tous les jours, mais si un jour, je me rends compte que non, pourquoi ne pas amender cette croyance ?

Comme celle qui dit que je ne suis pas du matin. Cela reste vrai, mais avec les pages du matin, j’ai trouvé un moyen de contourner cet obstacle…

Et écrire, cela reste ça : contourner les obstacles pour continuer à avancer, envers et contre tout.

Avant de partir…

Toute cette réflexion a émergé grâce à l’atelier Constance proposé par Merrygraph, que j’ai suivi cet été et qui m’a aidée à y voir plus clair dans ma pratique. Ses ateliers (payants) sont sous forme de vidéo que chacun peut suivre à son rythme. Autrement, je ne peux que vous recommander de vous inscrire à sa lettre créative, envoyée tous les lundis, et de faire un tour sur sa chaîne YouTube, une merveille d’esthétique, d’intelligence et de sensibilité !

Je crois que notre pratique se nourrit et s’enrichit au contact des autres, et j’espère que cet article vous aura aussi, à sa manière, apporté quelque chose !


Photo de couverture : Artem Maltsev sur Unsplas
Autres photos : JK

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