Guillemet VS tiret, un faux débat ?

L’autre jour, j’ai passé deux heures au téléphone avec ma prof d’ortho-typo, et grâce à elle, j’ai mis fin à un long débat intérieur :

Alors, ces dialogues… Guillemets ou tirets ?

Oui, je sais.

Dans cet article, nous verrons que la question de la présentation des dialogues est loin d’être futile… Et j’irai même plus loin (soyons fous) : elle est essentielle.

Petite histoire des conventions typographiques

Avant tout, prenons un peu de hauteur.

Par ce terme un peu barbare, on entend : l’ensemble des règles applicables à la composition d’un texte. Ça comprend l’orthographe, la syntaxe, mais aussi la ponctuation, la gestion des espaces (insécables ou non), les différentes polices (romain, italique, gras, souligné), les tirets, etc.

La règle, c’est la règle

Pour faire simple, avant, on considérait que la règle, c’est la règle.

L’auteur n’avait pas forcément son mot à dire. Cela relevait du travail de l’éditeur, en lien avec l’imprimerie (le mot « typographie » vient des caractères de l’imprimerie).

Pour donner un exemple : une édition de Proust, datant du 19e siècle, aurait supprimé bon nombre de parenthèses du texte, sous prétexte que cela ne correspondait pas à l’usage de la parenthèse.

Aujourd’hui, ça paraît choquant. On se dit que c’est le choix de l’auteur de faire des phrases longues avec moult parenthèses, et qu’il convient de le respecter (surtout si c’est Proust – on va pas se mentir).

Mais ce qui choque aujourd’hui ne choquait pas à l’époque. On n’avait juste pas la même conception de l’auteur, ni même du texte.

On comprend bien ici que la norme peut parfois être une entrave au style.

Naissance des figures de style

D’ailleurs, la plupart des figures de style proviennent d’un écart à la norme.

L’exemple parfait est celui du pléonasme.

Autre exemple : l’anacoluthe. Cette figure est celle d’une rupture de construction.

« Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ? »
(Racine, Andromaque)

Si on analyse la phrase du seul point de vue de la syntaxe, elle est fautive.

Dès lors, la frontière entre la faute et l’effet de style peut être assez infime… et c’est là qu’on comprend qu’il n’est pas toujours évident de s’en tenir à l’idée que « la règle, c’est la règle ».

Dans certains cas, oui : on ne saurait déroger aux règles de conjugaison, par exemple.

Et dans d’autres… c’est discutable.

Usage contemporain

D’où une évolution des usages avec la modernité.

Dans le cas des dialogues, l’usage « ancien » voulait qu’on utilise les guillemets – c’est la règle que tu as probablement apprise à l’école.

Et puis, l’usage a évolué, et maintenant, de nombreux livres utilisent le tiret seul, sans guillemet. Ce qui était un écart à la norme est devenu une nouvelle norme (classique).

Ça, on va dire que ce sont les deux grandes familles. Et puis, il y a aussi beaucoup d’auteurs contemporains qui expérimentent l’absence de marquage typographique pour les dialogues.

Comme David Lopez, dans Fief :

Il parle fort. Il parle fort et puis il s’arrête. Il se tourne vers moi avec un air dépité. Il me dit Jonas, t’as perdu ?, et je réponds wesh, tu m’avais déjà vu avec une gueule pareille, en montrant mon œil gauche. Il dit non, je dis bah voilà.

Dans cet exemple, tu remarqueras que l’auteur invente un signe de ponctuation (le point d’interrogation-virgule), qui lui permet de lier davantage son récit.

Les dialogues en question

Mais revenons aux dialogues.

Quand j’ai commencé à écrire, je pensais avoir le choix entre deux systèmes : le système « ancien » des guillemets et le système « moderne » des tirets.

Au commencement était le tiret

Spontanément, j’ai adopté le tiret pour l’écriture du premier jet.

Je me suis donc demandé : faut-il que je change et que j’adopte le système des guillemets ?

J’ai essayé de modifier quelques passages… et très vite, j’ai laissé tomber.

Que faire, alors ?

Je me suis trituré le cerveau pendant un moment, et puis… j’ai lâché l’affaire.

Lire, lire… et réfléchir

À ma grande surprise, je ne me suis pas fait épingler tant que ça.

Et puis, ma prof d’ortho-typo, à qui j’avais envoyé des extraits qui illustraient mon « problème » (un avec des tirets, un avec des guillemets et un sans marquage typographique) m’a dit sensiblement la même chose – avec une réserve pour l’extrait sans marquage, j’y reviendrai.

Et puis, à force de lire des romans en faisant une fixette sur les dialogues, je me suis aperçue qu’il y avait presque autant d’usages que d’auteurs

Récemment, j’ai remarqué que Ray Bradbury utilisait les tirets dans ses dialogues pour isoler des phrases narratives.

­— Et si vous regardez bien… ­— elle leva la tête vers le ciel — vous verrez un homme dans la lune.

Ray Bradbury, Fahrenheit 451

Que d’autres mettaient des parenthèses dans les dialogues pour le même effet.

Que d’autres utilisaient les tirets et parfois inséraient une parole en italique à l’intérieur d’une phrase de narration :

Elle avait gardé la tête haute, courageuse, elle avait dit vous savez que vous pouvez compter sur moi et j’avais su que c’était vrai, et qu’elle aussi, elle pourrait toujours compter sur moi.

Samantha Bailly & Anne-Fleur Multon, C’est pas ma faute

Que d’autres mettaient une majuscule au milieu de la phrase pour faire comprendre que ce segment-là relevait d’un dialogue.

Je ne sais pas pourquoi je m’étais persuadée que c’était soit l’un, soit l’autre. Que l’usage du tiret m’interdisait de mettre le moindre guillemet par ailleurs.

Donc si c’est ton cas aussi, sache que tu as le droit de « créer » ton propre système.

Définir sa propre logique

« L’instinct » qui m’a poussé à écrire de telle ou telle façon obéissait en réalité à une logique, que j’ai fini par comprendre.

En gros, quand on écrit, on a plusieurs temporalités possibles :

  • L’ellipse : Pendant deux ans, il voyagea.
  • Le temps réel : le lecteur a la sensation, en lisant, que la scène se déroule sous ses yeux (l’action avance à un rythme normal)
  • La pause : là, c’est quand tu consacres trois pages à la description d’un chandelier, et que, pendant ce temps, tes personnages n’ont pas bougé.

Bien sûr, il y a une infinité de nuances possibles entre ces trois balises. Tout le jeu de l’écrivain est de faire varier ces temporalités, qui ont un impact sur le rythme du récit.

Dans mon cas, je me suis rendu compte (grâce à ma prof) que le système que j’adoptais pour les dialogues dépendait de la temporalité de l’extrait en question :

  1. Pour les scènes en temps réel : le tiret.
  2. Pour les scènes « elliptiques » (je raconte ce qu’il se passe mais en mode accéléré, sans donner tous les détails) : le guillemet.
  3. Pour les scènes « hors du temps » (j’ai quelques passages où je veux donner un effet un peu suspendu) : une absence de marquage ou l’italique.

Pour le dernier point, je suis encore en réflexion… mais ce qui est sûr, c’est que j’ai envie de « marquer » le fait que ces passages sont un peu différents. Et que la typographie peut m’aider à le faire.

Pour finir

Cette question de la présentation des dialogues est donc loin d’être simple, et je pense que j’ai encore beaucoup à apprendre (et expérimenter) à ce sujet.

Là où ce n’était pas évident pour moi, c’est que j’avais déjà écrit mon premier jet quand j’ai commencé à me poser la question, et qu’à moins de tout réécrire, je ne pouvais pas tant que ça bouger ce que j’avais mis en place « naturellement ».

À l’avenir, je pense que je me demanderai avant d’écrire quel type de narration je souhaite développer… pour choisir le système typographique le plus adapté.


J’espère que tu auras apprécié cet article un peu plus « technique ».

Si tu écris, je suis curieuse de savoir si c’est un point qui t’a déjà posé problème, ou pas du tout.

Photo de Bob Newman sur Unsplash

9 commentaires sur “Guillemet VS tiret, un faux débat ?

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  1. Très bon article ! Je me suis moi-même beaucoup interrogée sur le sujet, mais n’avais pas trouvé grande réponse… J’ai tendance à vouloir ‘suivre les règles » pour rendre mon texte le plus propre, lisible. Mais je suis également du type à penser que l’écriture n’est finalement presque qu’un assemblage de choix de la part de l’auteur.
    Au départ, je n’écrivais que à l’aide de tirets, car c’était ce que présentaient la plupart de mes lectures. Pourtant, j’ai vite découvert que ces types de dialogues ne me correspondaient pas vraiment, ou en tout cas pour la plupart de mes romans. J’avais besoin de mêler la narration au dialogue et les ce sont les guillemets qui le permettaient le mieux, selon moi.
    Tout dépend en effet de ce que tu souhaites retranscrire au lecteur et, parfois même, au public que tu vises : des lecteurs jeunes préféreront toujours les tirets, qui créent un enchaînement plus fluide.
    Bon courage pour la suite 🙂 j’ai hâte de lire de tes prochaines expériences.

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    1. Merci beaucoup !
      Contente de voir que je ne suis pas seule à me poser ce type de questions 🙂
      Oui, je suis d’accord avec toi, les guillemets permettent mieux de mêler la narration au dialogue (ou l’absence de marquage typographique, comme dans certains romans contemporains, mais ça demande une certaine maîtrise pour que ça reste lisible, justement).
      C’est vrai que je n’ai pas abordé la question du lectorat…
      Tu as tout à fait raison : le tout est d’être au clair avec ce qu’on veut faire et à qui on s’adresse 🙂

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  2. Méga intéressant ! C’es marrant, je viens de recevoir les retours de ma correctrice et je me pose aussi une question existentielle sur les dialogues, plus précisément les dialogues tirés d’un souvenir. J’avais tout d’abord opté pour les guillemets, mais une bêta-lectrice et la correctrice ont remis en question ce choix, suggérant plutôt l’italique. Je n’étais pas du tout convaincue… jusqu’à ce que j’essaie ^^

    Bref, des questions bien plus complexes qu’elles n’y paraissent 🙂

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    1. Oh, c’est fou, on a souvent des expériences croisées, j’ai l’impression ! (bon, mis à part que tu vas bientôt publier ton roman, et que j’en suis pas encore là, haha)
      Et donc tu as opté pour l’italique ? 🙂
      Moi non plus, je n’étais pas très convaincue par le fait d’utiliser l’italique dans certaines situations, mais finalement, c’est peut-être ce que je vais faire… comme quoi, il faut tenter !

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  3. Trop fort ! Tu arrives à faire de l’humour sur un sujet qui peut être aride et qui peut amener à de sérieuses empoignades quand tu tombes sur un ayatollah de la typographie.
    En fait, je découvre que dans ce domaine aussi, l’usage évolue, guidé par le souci d’accroître la liberté et les espaces d’expression, alors qu’il me paraissait sérieusement figé dans le marbre (ou la naphtaline).
    Merci pour ton article !

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