La liberté de l’artiste

Nous sommes confinés.

Déplacements limités, habitudes modifiées, privation d’interactions sociales…

Je crois que c’est la première fois que nous sommes confrontés à une telle restriction de nos libertés individuelles. Et je ne dis pas que c’est mal – la situation l’exige.

Quoi qu’il en soit, ça donne matière à réfléchir. Le mot « liberté » refait surface, ainsi que son ami, « démocratie ». On se questionne sur la signification de l’un ou l’autre.

Mais au fait… c’est quoi la liberté ?

Rassure-toi, je ne vais pas te faire un cours de philo – d’autant plus que mes connaissances en la matière sont sporadiques.

Mais j’ai envie de saisir l’occasion pour partager avec toi ma réflexion sur la notion de liberté dans le domaine artistique.

J’ai l’impression qu’en la matière, deux grandes écoles s’affrontent.

Première école : vivre de sa passion

Quand on est passionné par quelque chose, il est légitime d’avoir envie d’y consacrer le plus de temps possible. C’est pourquoi de nombreux artistes (en devenir ou non) ne rêvent que d’une chose : vivre de leur art.

En effet, quoi de plus merveilleux que de consacrer ses journées à ce que l’on aime ? Au lieu de se taper un boulot alimentaire ou un bullshit job, ne serait-ce pas magnifique de passer son temps à créer, et en plus, d’être rémunéré pour cela ?

Oui. Ça fait rêver.

D’autant plus quand on sait que techniquement, c’est faisable. Après tout, certains y arrivent…

Il existe bien un marché du livre, un marché de l’art, une industrie audiovisuelle, des aides à la création, un régime de l’intermittence du spectacle, des subventions publiques, et tout un système qui permet – en théorie – de soutenir les artistes. On est aussi abreuvés de success-story qui nous racontent qu’on peut partir de rien et, d’un coup, se retrouver auteur de best-seller. Plus modestement, on peut se dire qu’après tout, on n’a pas besoin de grand-chose pour vivre. Il suffirait de se faire une petite place dans le milieu et ça serait déjà pas mal.

Dans cette conception de la liberté, il y a l’idée de ne pas dépendre de quelqu’un d’autre que de soi-même.

En effet, quand je décide d’écrire un livre, a priori, ça ne dépend ni de mon patron, ni de mon voisin, ni de n’importe qui d’autre. Ça ne dépend que de moi, et au moins, là-dessus, j’ai un certain contrôle. Pareil quand je me lance en freelance. Je suis maître de mes choix et de mes décisions.

On est donc dans une conception très pure de la liberté.

Je décide ce que je fais, et donc je fais ce que j’aime.

Deuxième école : ne pas « dépendre » de son art pour vivre

Oui, mais… Si je décide de vivre de mon art, ça veut dire que c’est lui qui doit remplir mon frigo et payer mes factures ?

Dans ce cas, j’ai intérêt à ce que mes livres (ou autres) se vendent bien, parce que sinon, je suis bonne pour manger des pâtes à la fin du mois.

Pour les tenants de la deuxième école, au contraire, l’artiste qui donne à son art une fonction rémunératrice risque de perdre sa liberté de créer. En effet, il peut être très tentant d’adapter sa création aux tendances du marché, parce qu’il faut bien manger à la fin du mois.

Si le désir de création dudit artiste correspond au marché, tant mieux. C’est du gagnant-gagnant.

Mais si son kif, c’est la poésie en quechua et qu’il se met à écrire des romances* juste parce ça se vend mieux… C’est plus problématique. À ce moment-là, on est en droit de se demander où est passée la liberté de création.

Du coup, certains artistes préfèrent se dire :

OK, j’ai un boulot, c’est peut-être pas la panacée, mais au moins, quand je crée sur mon temps libre, je fais réellement ce que je veux. Je ne dépends pas de ça pour vivre. Dans ma sphère de création, je suis réellement libre.

* Petite précision : je ne juge pas la romance. Il se trouve juste que ça se vend mieux que la poésie en quechua (ou la poésie tout court, d’ailleurs).

De l’art de choisir ses contraintes

Finalement, si l’on y réfléchit, les deux écoles portent à peu près la même conception de la liberté.

Il s’agit d’être libre de ses choix dans une sphère donnée.

Soit dans la sphère du travail, soit dans la sphère des « loisirs » (mais je n’aime pas trop ce terme, qui connote l’amateurisme – à quand une remise en cause de ces cases ?).

Dans les deux cas, force est de constater que la liberté n’est pas totale :

  • Si on décide d’en faire un travail, notre liberté est contrainte par l’exigence de survie (la thune, quoi) et ça peut entrer en collision avec notre désir artistique
  • Si on décide de ne pas en faire un travail*, notre liberté est contrainte par
    • le manque de temps (puisqu’on doit gagner sa vie autrement)
    • ou un défaut d’indépendance (si on vit grâce à l’aide d’autrui)
    • et/ou par le risque de ne pas être pris au sérieux (c’est bien connu, tout ce qui est sérieux relève du travail – quand je vous disais qu’il serait temps de revoir nos cases)

* J’emploie ici le terme « travail » dans le sens d’activité professionnelle. On est d’accord que dans tous les cas, écrire un livre, c’est du travail.

Quel que soit le modèle choisi, les contraintes sont non négligeables. Et comme nous ne sommes pas encore dans un monde où chacun peut librement créer sans se soucier de ses conditions de subsistance (coucou le revenu universel), en tant qu’artiste, nous devons bien nous résoudre à choisir.

La vraie liberté se situe peut-être là, dans le choix librement éclairé des contraintes que nous acceptons de subir.

Qu’est-ce qu’on accepte le plus facilement ? Le manque de temps ? L’incertitude financière (voire l’insécurité) ?

Laissons la liberté aux grands débats philosophiques. On ne saurait jouir d’une parfaite liberté dans un monde complexe et imparfait. Faire ses choix en connaissance de cause, c’est déjà pas mal.

(Comme dirait mon copain en ces temps difficiles : on fait ce qu’on peut.)

Et moi, j’en pense quoi ?

Alors moi, je suis un peu entre les deux – mais avec un penchant pour la deuxième école, j’avoue.

Le salariat, c’est pas si mal

J’ai un goût très modéré du risque… Je ne me sens pas une âme d’indépendante. J’aime le salariat par rapport à la sécurité qu’il apporte : savoir qu’on sera payé tous les mois, à date fixe, ça enlève une sacrée épine du pied.

D’autant plus que je me connais : si j’ai l’esprit préoccupé, j’ai du mal à créer. Ça me paraît déjà suffisamment compliqué d’écrire un roman pour ne pas me rajouter une pression supplémentaire avec des pensées du type : « Alors, si je veux me payer, il faut que j’écrive tant de romans par an, qui me rapportent tant, faut que je fasse tant d’ateliers d’écriture ou tant de prestations… »

Et puis, reconnaissons-le, j’ai quand même la chance d’avoir un métier qui me plaît et qui est lié au milieu artistique. (Bon, OK, pas en ce moment, mais disons que j’ai cette carte à mon jeu)

Ça nourrit ma pratique. Ça me permet de rencontrer des artistes, de découvrir des univers différents, et d’être dans la vie, tout simplement. Parce que le mythe de l’écrivain solitaire et esseulé, en vrai, ça ne me fait pas rêver. Ou du moins, pas tout le temps.

Je puise dans mes expériences de vie pour créer. Et pour ça, j’ai besoin d’être un minimum au contact des autres. De ce point de vue, garder une activité professionnelle autre, ça aide.

Oui, mais…

D’un autre côté, j’ai besoin d’énormément de temps pour créer.

Je ne suis pas une rapide. Je ne suis pas du genre à écrire tôt le matin avant d’aller travailler, ou le soir en rentrant – d’autant plus que dans le milieu du théâtre, on travaille aussi le soir.

J’ai besoin d’avoir a minima une demi-journée devant moi, voire, une journée entière. Je suis longue au démarrage, mais après, une fois que j’y suis, je carbure. Un vrai diesel.

Et donc, avec un boulot à temps plein… ben, pas facile d’avoir du temps pour créer.

Alors, heu… Comment on fait ?

Mes projections pour la suite

Je crois que dans mon monde idéal – qui n’existe pas, hein – j’alternerais des périodes où je travaille et des périodes où j’écris. Des périodes frénétiques pour vivre et des périodes calmes pour créer.

(OK, t’es mignonne, Juliette, ça s’appelle le chômage ce que tu dis.)

C’est un peu ce que j’ai fait ces dernières années, de façon plus ou moins involontaire…

Mais comme ça n’est pas très acceptable socialement de vouloir se reposer sur le chômage et que Macron va dézinguer tout ça, et que ça n’est pas très satisfaisant d’enchaîner les CDD sans perspective d’évolution, j’ai aussi imaginé autre chose.

Dans mon 2e monde idéal, j’aurais un travail qui me plaît et à temps partiel. Comme ça, j’ai du temps pour créer à côté. Et si ça se trouve, une fois que j’aurai réussi à publier et à générer des droits d’auteur, je pourrai diminuer mon activité de salariée et augmenter mon activité d’auteure.

Et peut-être même qu’à force, ça pourra devenir mon activité principale.

Peut-être même – soyons fous – que les deux vont fusionner : il existe bien des artistes qui dirigent des théâtres…

Voilà. On y vient.

Je retrouve l’école du « vivre de son art »… mais avec un bon matelas de sécurité.

La double-vie des écrivains

Au final, c’est un peu ce que font la plupart des auteurs.

Comme le souligne le sociologue Bernard Lahire dans son ouvrage La condition littéraire :

« La grande majorité des écrivains vivent une double-vie : contraints de cumuler activité littéraire et “second métier”, ils alternent en permanence temps de l’écriture et temps des activités extra-littéraires rémunératrices. »

Ceux qui parviennent à vivre exclusivement de leur activité d’auteur sont finalement rares… et ont souvent une longue carrière derrière eux.

Alors autant se faire à l’idée : nous autres, aspirants auteurs, devrons mener une double-vie, au moins au début.

Notre liberté tient plutôt à choisir quel « second métier » nous souhaitons faire : un métier en lien avec l’écriture (l’animation d’ateliers d’écriture, le conseil éditorial, la rédaction web, etc.) ou un métier autre, et là, tous les champs sont possibles.

*

Et toi ? Tu es plutôt de quelle école ?

Si tu souhaites te dédier à l’activité littéraire, ce serait quoi, ton « second métier » ?

Image : Dawid Zawiła on Unsplash

 

13 commentaires sur “La liberté de l’artiste

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  1. Trop bien cet article ! Ça résume très bien les choses. J’aime particulièrement cette phrase :
    « La vraie liberté se situe peut-être là, dans le choix librement éclairé des contraintes que nous acceptons de subir. » que je trouve très juste. À chacun de faire sa petite tambouille et de voir ce qui lui convient le mieux, en connaissance de cause. 🙂 De mon côté, j’ai choisi de tenter les ateliers d’écriture. J’ai choisi d’accepter l’inconfort de cette situation. J’étais bien plus inconfortable quand je travaillais, même à mi-temps et que je ne parvenais pas à me dégager du temps pour mes projets artistiques. Le temps a de la valeur. À nous de décider où on souhaite l’investir. 🙂

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    1. Contente que ces réflexions résonnent en toi ! Même si nous avons (a priori) fait un choix différent, ce qui compte en effet, c’est d’être au clair avec soi-même sur pourquoi on fait les choses !
      Sachant qu’on a aussi le droit de changer d’avis… si ça se trouve, quand j’aurai retrouvé un travail, je me dirai : « C’est mort, c’est pas ce que je veux faire »
      Très certainement, c’est un questionnement qu’on est amené à avoir toute sa vie, car il n’est jamais simple de trouver le bon équilibre…

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  2. Intéressant comme sujet ! 🙂
    Bon, j’ai déjà répondu à la question ailleurs, je suis plutôt deuxième école : ne pas dépendre de l’écriture ni du théâtre pour subvenir à mes besoins (je n’ai pas écrit « pour vivre »…). Et jusque là, cette liberté me va bien.
    Ceci dit, il y a une question à laquelle je n’ai ni la réponse, ni l’expérience : la contrainte aide-t-elle la création ? Ainsi, un thème imposé, une forme imposée (pour la poésie), lorsqu’ils sont dépassés, peuvent être des moteurs de créativité. Le cadre devient un espace de liberté, même si cela semble contradictoire (le théâtre est un très bon exemple). Du coup, devoir écrire parce que sinon le frigo reste vide, par exemple écrire une chronique tous les jours pour un journal, est-ce un moteur ou un frein à la création ? Un avis ?
    L’idée du second métier est une piste très intéressante. D’ailleurs, lorsqu’on se couche avec en tête ce que l’on va écrire le lendemain plutôt que les soucis du boulot, c’est quoi le premier et le second métier ?

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    1. Oui, je dois dire que la lecture de ton article « To blog or not to blog » est venue alimenter ma réflexion à ce sujet 😉
      En ce qui concerne la question autour de la contrainte, très intéressant, ça pourrait même être un sujet d’article à part entière !
      C’est sûr que la contrainte peut stimuler la créativité, c’est d’ailleurs sur cette base que se construisent les ateliers d’écriture (une consigne = une contrainte). Mais je ne sais pas si on peut comparer la contrainte qui se présente comme un « jeu » à celle, bien plus grave, de trouver un moyen de vivre. L’enjeu n’est pas le même, et c’est peut-être le moment où la contrainte peut devenir paralysante. Mais la réponse se trouve en chacun, je pense : certaines personnes vont y trouver un moyen de se surpasser, tandis que d’autres, vont être totalement bloquées devant leur page blanche.
      Et par rapport au « second métier », j’ai repris la formulation de Bernard Lahire pour simplifier, mais je suis tout à fait d’accord ! Dans certains cas, il serait plus logique de parler de « premier métier »…
      Merci pour toutes ces remarques très pertinentes, en tout cas 🙂

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  3. Article très intéressant 🙂 j’ai l’impression qu’il resume bien mes questionnements depuis que je suis dans le Master. Je pense que j’en suis arrivée à la même conclusion que toi, trouver un travail à mi-temps qui me plaît (peut-être ateliers d’écriture, ou en lien avec l’art, médiation, etc.) en espérant qu’un jour peut-être mes livres me permettent de vivre ^^
    Mais personnellement, j’ai une espèce de dégoût du salariat et je ne voudrais pas que ce dégoût se transmette au fait de créer (car ce serait mon moyen de gagner de l’argent). Dans un monde idéal, j’aimerais gagner de l’argent sans m’en rendre compte hahaha. Mais bred, nous sommes encore libres de décider comment vivre avec notre écriture, je pense que c’est le plus important.

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    1. Merci Noémie ! On est plusieurs dans le même bateau, alors !
      Hahaha, je te comprends tellement ! C’est un sacré truc, le rapport à l’argent… mais du coup, à la lecture de ton commentaire, je me demande si ton dégoût du salariat ne vient pas d’un dégoût de l’argent (surtout si tu as peur que ça se transmette à ton activité de création)… En tout cas, je ne te souhaite pas que ça arrive !

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  4. Hmm, ce questionnement rejoint le mien (évidemment, sinon on ne serait pas dans le même master n’est-ce pas). De toute façon, tant qu’on n’a pas publié, c’est la double-vie imposée ! Mais c’est bien de commencer à y réfléchir : j’ai l’impression d’être un peu bipolaire quand j’y pense, y a des jours où vivre de l’écriture et être totalement libre de mon temps m’apparaît comme un rêve, et d’autres où je me dis « oh non, surtout pas ! même si je gagnais assez d’argent, j’ai besoin de bouger, de voir des gens ! ». Car depuis que les cours sont arrêtés, comme ma double vie consiste à donner des cours skypes, je me sens en manque de contact réels, de déplacements… travailler dans un fast food me ferait presque rêver haha. Tout ça se dessinera en temps voulu, je suis bien curieuse de savoir ce que la vie nous réserve !

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    1. Je comprends, c’est pas évident de savoir ce qui est le mieux pour soi ! Et je suis d’accord que les contacts réels sont importants, je ne suis pas sûr que l’écrivain qui reste tout seul dans sa grotte sans voir personne soit une bonne option… La double-vie, c’est peut-être pas si mal, après tout 🙂

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  5. J’aime beaucoup tes articles, décidément. Ils restituent les interrogations que nous partageons de façon claire et synthétique 👍 Je t’engagerais bien pour faire du tri dans mes propres pensées, tiens. Tu pourrais peut-être aboutir à un efficace système de classement 🤔 Plus sérieusement, je suis arrivée à la conclusion qu’un travail à temps partiel (si possible en freelance) dans le domaine de la presse écrite me conviendrait très bien. C’est ce vers quoi je me dirige, avec le statut de pigiste. Ça me laisserait le temps d’écrire à côté. Je ne mise pas sur les revenus que pourrait générer une potentielle publication (il faudrait déjà en arriver là !), mais si j’arrive à gagner à peu près décemment ma vie en étant à temps partiel… Ça m’ira bien.

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    1. Haha, moi je veux bien être dans tes pensées, ça serait rigolo comme expérience 😁
      Vu tes chroniques littéraires, je pense que tu as tout à fait ta place dans la presse écrite ! Je te le souhaite en tout cas. Et oui, c’est vrai que je tire un peu des plans sur la comète concernant des revenus de publication, pour commencer faudrait déjà arriver à publier… mais ça fait du bien de rêver un peu !
      (Merci pour ton retour, ça me fait très plaisir)

      Aimé par 1 personne

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