J’ai envie de te parler de mon rapport à l’écriture et de poser cette épineuse question :
En écriture, faut-il laisser faire ? Ou vaut-il mieux (tenter de) dompter la bête ?
Autrement dit : pour toi, est-ce que l’acte d’écrire coule de source ou est-ce un douloureux chemin de croix ?
Bon.
On s’en doute : un peu des deux. Sinon, ce serait trop simple.
Faire de la prose sans le savoir
Ce n’est pas un hasard si j’ai décidé d’intituler mon blog Kerjul fait de la prose. Derrière, il y a une petite histoire, que j’ai envie de te raconter.
À l’origine du titre de ce blog
Faire de la prose. Tu as sûrement reconnu la référence – elle s’est frayé un chemin, jusqu’à toi, depuis les tréfonds de ta mémoire d’écolier.
Et même si tu n’as pas fait le rapprochement tout de suite, je suis prête à parier qu’en lisant ce qui suit, tu te frapperas le front de la paume en t’exclamant : mais bon sang de bien sûr !
(Sauf si tu dormais en cours de français – t’inquiète, je te jetterai pas la pierre.)
La référence, elle vient de lui : Molière.
Ce bon vieux Molière.
Voilà l’histoire.
Dans Le Bourgeois gentilhomme, Monsieur Jourdain souhaite écrire une lettre à sa dulcinée pour lui déclarer sa flamme. Il fait appel à un maître de philosophie pour l’aider dans son entreprise. Ce dernier lui demande s’il souhaite écrire en vers. « Non, non, point de vers », s’exclame Monsieur Jourdain, et le maître d’en déduire : « Vous ne voulez que de la prose ? »
Le bourgeois s’offusque. Grand Dieu, non ! « Je ne veux ni prose, ni vers. » Le maître est perplexe, mais n’en montre rien (c’est que le bourgeois rémunère grassement, on ne saurait le froisser).
Didactique, il explique : pour s’exprimer, il n’y a guère le choix. Soit c’est l’un, soit c’est l’autre. La prose ou les vers.
Monsieur Jourdain est stupéfait. Comment ? Et lorsqu’on parle, qu’est-ce que c’est ?
« De la prose. »
Il n’en revient pas.
« Quoi, quand je dis : “Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit”, c’est de la prose ?
— Oui, Monsieur. »
Dingue.
Et c’est là que Monsieur Jourdain sort sa réplique culte (pour tout prof de français qui se respecte) :

Voilà. Tu as la référence.
Maintenant, tu te demandes peut-être pourquoi je l’ai utilisée. Eh bien, pour deux raisons :
- Parce que sans Molière, je n’en serai pas là aujourd’hui.
- Et parce que derrière la blagounette, se cache une idée intéressante, dont je vais te parler ici.
Molière, ma star à moi
La première histoire que j’ai écrite, c’était sur Molière. Si, si, je te jure.
J’étais en CM2 et mon institutrice avait décidé de mener un projet théâtre. On a fait plein de choses : on a vu des pièces, on a rencontré des gens – des comédiens, une metteuse en scène, une costumière, une maquilleuse –, on a écrit une pièce, on l’a répétée, on l’a jouée lors d’un festival de théâtre pour enfants… Et puis, on a lu un roman sur Molière*. Je me rappelle que c’était écrit du point de vue d’une enfant, Louison.
* Louison et Monsieur Molière de Marie-Christine Helgerson, publié chez Flammarion.
J’ai tellement adoré que moi aussi, j’ai voulu écrire une histoire. Bon, en vrai, c’était un peu du plagiat. J’ai réécrit le roman en me mettant à la place de l’héroïne. Je devais trouver ça plus stylé. En gros, j’avais écrit une fanfiction avant l’heure. Sauf que ma star, c’était Molière. Mes copines adoraient Lorie, les L5… et moi, j’adorais Molière. (Chacun ses goûts, hein.)
Blague à part, ça m’a poursuivie cette histoire. Parce que je m’étais découvert une passion pour le théâtre – l’écriture aussi, mais d’abord le théâtre.
L’année suivante, j’ai pris des cours. Et quatre ans plus tard, devine ce qu’on a joué ? Dans le mille. Le Bourgeois gentilhomme. Mais en transposant l’histoire au Japon (oui, oui, mon prof de théâtre avait ce genre d’idées). J’étais donc une Madame Jourdain en kimono.
Et puis aujourd’hui, le théâtre, c’est devenu mon métier. Alors, non, je ne suis pas comédienne. Je travaille en coulisses. Maintenant, c’est moi qui monte des projets avec les écoles – entre autres – pour que les gamins aient le goût du théâtre. Et j’aime beaucoup ça. Donc en fait, merci Monsieur Molière. Grâce à toi, j’ai un métier. Et une passion.
Le rapport à l’écriture
Et le rapport avec l’écriture ? J’y viens.
Je crois que pendant longtemps, j’étais un peu comme Monsieur Jourdain : j’écrivais, sans me rendre compte que j’écrivais (qui plus est, j’écrivais de la prose).
Je laissais sortir. Ça coulait, tout seul. Les rédactions en cours de français, les fanfictions sur Harry Potter – eh oui ! – les lettres à ma meilleure amie, mon journal…
L’écriture était un outil. Un truc qui me permettait d’exprimer des choses. Et c’était tout. Je n’avais pas trop conscience que j’aimais ça. De toute façon, à cette époque, c’était bien simple : mon domaine, c’était le théâtre. Toute mon énergie allait là-dedans.
Sauf qu’à force de laisser faire, l’écriture est sortie de ma vie. Ou du moins, elle s’est concentrée sur la partie utile : rédiger des dissertations, des courriers et des listes en tout genre.
Après mes études, je me suis rendu compte que la partie inutile de l’écriture me manquait. J’ai voulu renouer avec cette pratique : je me suis inscrite à un atelier d’écriture. Là encore, le principe était : laisser couler. J’écris et je vois ce qui sort.
Ça a plutôt marché. J’ai renoué avec le plaisir d’écrire, et ce plaisir a fini par déborder du cadre de l’atelier. J’écrivais de plus en plus, de manière tout à fait spontanée. De la poésie. Des textes courts. J’ouvrais un carnet, décapuchonnais un stylo et, sans avoir la moindre idée de ce sur quoi j’allais écrire, je me lançais.
Ça a un côté très jouissif de faire sortir de soi quelque chose qu’on ne soupçonne absolument pas. Ça donne presque une impression d’étrangeté à soi-même. Comme une façon de découvrir son moi profond et de l’observer avec curiosité. Genre : « Tiens, c’est moi qui ai écrit ça ? »
J’ai écrit de cette façon-là pendant deux ans, environ. J’en ai même fait un mantra :
En fait
Ce que j’écris de mieux
C’est quand je n’essaie pas d’écrire
Mais quand j’écris
Je ne devais donc surtout pas essayer d’écrire, c’est-à-dire réfléchir à ce que je voulais écrire. Je devais me lancer, sans idée préconçue. Pour écrire de la poésie, encore, ça peut marcher. Pour un roman de 300 pages… c’est plus compliqué.
Je commençais à ressentir de la frustration à ce sujet. Tout de même, j’avais bien envie d’écrire autre chose que des petits textes. J’avais toujours, dans un coin de ma tête, ce vieux rêve d’écrire un roman.
Je commençais à avoir le sentiment que je m’étais un peu enfermée dans une seule manière d’écrire. Une manière construite par les ateliers d’écriture ?
Du lâcher-prise… à l’extrême planification
Et puis, j’ai pris le contrepied. Mais alors, vraiment. Virage à 180 degrés.
Avant de me lancer dans l’écriture de mon roman, j’ai passé trois mois à réfléchir à ce que j’allais écrire.

J’avais tellement peur de ne pas terminer mon roman que j’ai voulu TOUT prévoir. J’ai réfléchi aux personnages, à l’intrigue, au pourquoi je voulais écrire ce roman, à ce que je voulais transmettre, j’ai structuré l’intrigue, j’ai détaillé les chapitres…
Si bien qu’au moment de coucher les premiers mots sur papier (ou plutôt à l’écran), j’avais à peu près tout en tête. Du jamais vu par rapport à mon expérience précédente.
Alors, il est trop tôt pour tirer un bilan de ce changement de méthode.
Sans doute était-ce un peu extrême. Heureusement, dans l’écriture (et même dans la réécriture), l’imprévu a surgi. Des petites étincelles de spontanéité ont jailli, même si, grosso modo, je suis restée fidèle à ce que j’avais prévu.
Les faits sont là : j’ai réussi à l’écrire, ce premier manuscrit. Sans ma planification de l’extrême, je ne sais pas si j’y serais arrivée. Freestyle et « long terme » ne font pas toujours bon ménage.
Encore aujourd’hui, je m’accroche à ce roman. La réécriture, c’est long. Et si je n’ai pas laissé tomber, c’est parce que je sais pourquoi je le fais. Je suis au clair avec cette idée-là. Sans cette réflexion sur le sens de ma démarche, je pense qu’au bout d’un moment, j’aurais trouvé que ça n’en valait pas la peine.
Donc, comme quoi, réfléchir à ce que l’on écrit, ça peut être utile.
Trop réfléchir : le risque de paralysie
Mais faudrait pas tomber dans l’extrême inverse.
Le risque, c’est de se paralyser soi-même, à force de trop réfléchir. Si on est sans cesse en train de se dire « Je veux que mon roman ressemble à ça », il y a de fortes chances pour qu’on soit déçu. Parce que c’est jamais complètement comme on l’a imaginé dans sa tête. Et on peut totalement perdre le plaisir d’écrire, qui est quand même – rappelons-le – la base.
Pour ma part, j’ai senti le risque de paralysie me guetter quand j’ai commencé à me poser des questions de style. Quand, à la lecture d’auteurs que j’admirais, je me suis dit :
« Waouh, c’est vachement bien comment il/elle écrit, faudrait que j’essaie de faire pareil. »
Là, c’est le moment où j’aurais dû voir un énorme panneau de signalisation avec une inscription qui clignote : ATTENTION PIÈGE.
Évidemment, je suis tombée dedans. À chaque fois que j’ai voulu écrire de façon « plus littéraire » (je mets de gros guillemets), ceux qui m’ont relue l’ont remarqué. Ils m’ont dit : « C’est bien, mais cette phrase-là, elle fait bizarre. »
Et comme par hasard, bingo ! Pile-poil la phrase que j’avais essayé de retravailler dans un style plus littéraire. Un style qui ne me ressemblait pas.
Ce que je me dis, c’est qu’il ne faut pas essayer de se travestir. Il faut s’accepter comme on est. (Oui, je sais, ça fait un peu conseil à 2 balles du numéro d’été de Psychologie magazine.)
Les gens disent de mon style qu’il est efficace. Pendant un moment, j’ai eu du mal avec ce qualificatif. J’y ai même vu un défaut. J’ai du mal à m’arrêter sur un détail, à décrire les « presque rien » du quotidien. C’est plus fort que moi, il faut que l’histoire avance. Mon premier jet était squelettique. J’avais les grandes lignes de mon histoire, et tout mon travail de réécriture a été – est toujours – de rajouter de la « chair », d’insuffler un peu de vie là-dedans.
Et puis, je me suis tranquillisée. Je me suis dit : après tout, ça veut dire que le lecteur arrive à suivre l’histoire. C’est fluide. Il se laisse embarquer. Et c’est déjà pas mal.
Tout compte fait…
J’en reviens donc au début : il vaut mieux écrire comme ça vient. C’est la meilleure façon d’écrire un truc qui nous ressemble. Et après tout, le lecteur, il ne cherche pas à tout prix les belles phrases littéraires (sinon il lit un classique), il cherche à vivre un truc authentique. Un truc qui ressemble à son auteur. Pas un truc qui ressemble à un autre auteur.
Donc, écrire comme ça vient, c’est bien.
Mais avec un poil de réflexivité, c’est mieux. (Pour un roman, j’entends.)
Parce que je reconnais que ça m’a aidée de penser à ce que j’avais envie d’écrire. Ça m’a aidée à me rapprocher de ce qui faisait sens pour moi.
Et puis, à côté, rien ne m’empêche de continuer d’écrire mes petits textes.
Si je devais résumer l’article en une phrase, ce serait donc :
Savoir où l’on va, mais y aller à sa manière.
Plus qu’à mettre en pratique (haha).
*
Et toi ? Tu es du genre à écrire sans le savoir ou à savoir que tu écris ?
J’avais un peu oublié cette histoire de Louison et je n’avais jamais fait le rapprochement avec le « Jourdain japonais », même si les deux parlent de Molière bien sûr.
A mon petit niveau, finalement je procède comme toi : j’établis à l’avance le plan de mon document et puis je me lance dans la rédaction de chaque partie, que je retravaille ensuite pour bien présenter l’enchainement des idées ou l’argumentation. C’est un peu comme cela qu’on a été formés à l’école non ? (notamment pour les dissertations).
Pour le style, je suis de ton avis, c’est le reflet de la personnalité de l’auteur et, tout comme dans la vie, quand on essaye de se comporter « à la manière de », ça sonne faux, quand on essaye d’écrire « à la manière de », ça se voit et c’est moins bien.
Sois toi-même avec le style qui est le tien, c’est le meilleur pour toi ! Il me tarde vraiment de le lire, ce fameux roman 🙂
Bises.
Laurent
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À vrai dire, je n’avais pas fait le rapprochement non plus à l’époque, mais seulement en y repensant plus tard !
Oui, dans l’idée, l’école nous apprend à organiser les idées, mais je pense qu’il ne suffit pas de savoir écrire des dissertations pour pouvoir écrire un roman. Il n’y a pas que l’enchaînement d’idées logiques : il y a des émotions, des sensations, des personnages qui vivent, des sensations de rythme… tout ça, ça s’éprouve davantage que ça ne s’apprend ! 🙂
Et sinon… il arrive, mon roman, doucement mais il arrive !
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Le théâtre et l’écriture, c’est un peu la même méthode pour moi : on dispose d’un cadre strict (le texte, la mise en scène -> le sujet, le plan du roman), on créé un personnage et en fin de compte, au moment de monter sur scène, c’est notre personnalité la plus intime qui fait la différence.
Olivier
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Oui, c’est vrai, je parle du roman car c’est ce qui m’occupe l’esprit en ce moment, mais l’idée se retrouve dans d’autres arts… et au théâtre, cela me semble faire sens en effet, car sinon on pourrait se demander : pourquoi monter tel texte qui a déjà été monté tant de fois ? Pour apporter sa touche personnelle, celle qui viendra faire le lien entre le texte, le comédien et le spectateur 🙂 merci pour le partage d’expérience !
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Ça me dit vaguement quelque chose aussi, cette histoire de Louison et de Molière…
En tout cas, je suis complètement d’accord avec ce que tu écris. Pour avoir essayé plusieurs fois d’écrire des romans sans planification, en ayant seulement réfléchi aux grandes lignes de l’histoire, je ne sais que ce n’est pas du tout la bonne méthode pour moi. Pour mon dernier essai en date, j’ai tout planifié, et pour la première fois, je suis sur le point de terminer un premier jet.
En ce qui concerne le style, j’essaye globalement d’écrire à l’instinct. Même si j’ai envie d’écrire de manière littéraire, j’écris avant tout il me semble naturel d’écrire, et à la relecture, je compte améliorer principalement « au ressenti » aussi. J’espère avec le temps être capable de mieux maîtriser ma propre langue de manière à pouvoir varier entre les registres et les styles, mais dans un premier temps, je laisse les mots sortir naturellement.
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On a la même méthode, alors ! Si ça fonctionne pour toi de cette façon, c’est l’essentiel 🙂 de toute façon, plus on écrit et on expérimente, plus on sera en mesure de varier les registres, comme tu dis. C’est en forgeant qu’on devient forgeron ! Merci pour ton partage d’expérience !
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